Journal de création

Cahier d’imaginaire

Montpellier, juillet 2014.

 

Chers enfants,

 Je vous écris aujourd’hui car j’ai rêvé que je n’avais rien à vous dire. Rien à dire aux enfants. Et cela m’a bien effrayée. Mais c’était la nuit. Et la nuit parfois, on a beaucoup plus peur. On a peur de tout. On voit des formes. On a l’impression qu’elles ne vont jamais disparaître. On a mal à la tête. Mais le jour finit toujours par venir. Et ça va.

Je ne sais pas encore ce dont je vais parler avec vous, ce que l’on va imaginer ensemble. J’espère que nous allons faire des découvertes. Lorsque j’avais votre âge, je rêvais de partir en classe de découvertes. C’était aussi pour être avec les autres. Dormir dans le même dortoir. Dire des choses qu’on ne dit qu’au creux de la nuit. Lorsqu’on partage un cauchemar avec quelqu’un, il est beaucoup moins effrayant. Tu trouves pas ?

 

Il faut aussi que je vous dise quelque chose. J’ai un petit garçon de votre âge. Il s’appelle Nestor. Là je vous écris et il regarde un dessin animé : L’étrange Noël de Mister Jack. Je lui ai dit que ce n’était pas la saison. Il m’a dit : « C’est pas grave. Il n’y a pas de saison pour les dessins animés. » J’écris cette pièce pour le regarder de tout près. Et vous, je peux vous regarder de tout loin. Et ça m’intéresse. On ne peut pas connaître tout le monde de tout tout près. C’est trop ! Est-ce que tu connais des gens de tout près, toi ? Tiens ! Voilà déjà une question ! Si tu veux, tu peux déjà me répondre. En fait, j’ai imaginé ce projet parce que j’avais très envie de recevoir des lettres. J’adore ça. C’est une des choses que j’ai préférées dans toute ma vie. Donc tu vois à cette première question tu peux m’envoyer un dessin. Ou t’enregistrer. Ou m’écrire. Me parler de quelqu’un que tu connais de tout près (ta maman, ton papa, ton frère, ton ami, ton chien). Bon. Là, c’est midi.

Mon mari. A table ! A table !

Dit mon mari. C’est lui qui prépare à manger.

Nestor. A table !

Dit mon petit garçon.

Maintenant mon garçon (des fois, j’hésite à dire petit parce qu’il a déjà sept ans et demi : l’âge de raison). Tiens ! Je pourrais faire une fiche sur les âges de la vie ! C’est quoi pour toi l’âge de raison ? Est-ce que tu crois qu’il y a un âge de la passion ? Comme les fruits ? Un âge mûr ? Et puis un âge tout pourri ? Ouh la la ! Ça va me faire plein de fiches. Ensuite, il faudra inventer un spectacle avec tout ça. Mais je ne suis pas toute seule. Il faut que je te présente mes collaborateurs. Il y a Marion, la metteuse en scène, Capucine et Xavier, les acteurs (je jouerai aussi dans le spectacle), Sylvine, notre administratrice, Gaëtan, l’assistant, Thibaut à la vidéo, et Olivier à la lumière. Il y a aussi Flore qui fait un documentaire sur nous.

Tu sais pourquoi je veux écrire tout près de mon petit garçon ? Eh bien tu vois, il y a des gens dans la vie, on n’a pas envie de les rater. On n’a pas envie de dire juste bonjour va te laver les mains tu as fait tes devoirs range ta chambre tu fais ton saxophone mets la table pourquoi est-ce qu’il faut te répéter cinquante fois la même chose tu arrêtes de me parler sur ce ton bonne nuit mon chéri. Ça demande du temps de ne pas rater les gens. Ça demande de l’attention profonde : a deep attention (j’en profite pour t’apprendre un peu l’anglais). Et comme parfois je travaille beaucoup, j’ai peur de rentrer un matin, et mon petit garçon aura 53 ans. Et il ne voudra plus que je l’embrasse sur les paupières (là où ça tremble). J’ai donc très envie d’arrêter un peu de ma vie dans le grand monde (avec les affaires, les voyages, et tout le star système) pour mieux le regarder. La façon qu’il a de se vautrer dans mon lit avec les BD. La façon qu’il a de lever les yeux au ciel. Là, je suis sûre que Nestor va me dire : « Pourquoi t’écris tout ça ? ça n’est pas important ! » Tu paries ? En fait, Nestor, il a surtout très envie que je l’emmène faire des jeux vidéos à Odysseum (j’ai promis ça une fois.)

 

Nestor. Pourquoi t’écris tout ça ?

Tiens ! Tu vois ! Qu’est-ce que j’avais dit !

Nestor. Maman, quand est-ce que tu m’emmènes à Odysseum faire des jeux vidéos (et du laser game) ?

J’ai donc préparé ce cahier en pensant à vous et à Nestor. Je teste un peu les questions sur lui. Aujourd’hui, il préfère faire des potions.

Nestor. C’est des potions pour ramollir les boutons. J’avais un bouton là, et toutes les autres potions n’y faisaient rien. Je me suis mis un peu de cette potion là, et ça me l’a ramolli. Tu me crois ou tu ne me crois pas ? Moi, c’est ce que je ressens.

Croyez-vous que je le crois ? Croyez-vous qu’il dit vrai ? Est-ce que vous pensez que je fais parfois semblant de le croire juste pour avoir la paix ? Les grandes personnes veulent parfois toujours avoir la paix. Ou travailler. Ou prendre des avions. Ou avoir des affaires importantes. Des vies dans le star système. Vous allez croire que je suis une star avec ma vie dans le star système dont je suis un peu fatiguée. Eh bien, ça n’est pas complètement vrai. Mais Marguerite, elle, c’est une vraie star. Je ne t’ai pas encore parlé de Marguerite ? Marguerite Duras ! Une écrivaine ! Elle aussi, elle en a marre des petits déjeuners à l’hôtel, des interviews et de la solitude. Elle préfère être là avec vous.

Marguerite (à la caméra). Ça a plus de sens. Les enfants du Plessis Grimoult, Saint-Germain-du-Crioult, Montbéliard, Saint-Etienne, Lattes, Alès et Montpellier ont pour moi beaucoup plus de sens. Voyez-vous, j’en ai marre des petits déjeuners à l’hôtel, des interviews et de la solitude.

Ensuite, elle a craché devant les caméras. Elle a mis son doigt dans le crachat. Et puis, elle a touillé. Mais non ! Qu’est-ce que je dis ! ça, c’est ma petite fille. J’ai aussi une petite fille. Alors ça, vous allez en entendre parler ! Et lorsque j’écris en juillet, le soleil me tape sur la tête. Alors ne croyez surtout pas ce que je vous dis. Ça vous développera l’esprit critique. Tu sais ce que c’est, l’esprit critique ?

Où j’en étais ?! Ah oui ! Nestor. Nestor par ci ! Nestor par là ! Vous allez penser ça va être lui, le héros ! Il a trop de la chance. Devenir comme ça le héros d’un spectacle. Mais vous avez tort ! Ce n’est pas mon héros ! C’est mon point de départ pour aller vers vous. Un trait d’union entre vous et moi. Car vous aussi, vous m’intéressez. Je me suis dit qu’avec tous vos portraits, je pourrais faire le portrait d’une classe vive. Une classe d’enfants, avec des soleils à la place de la tête. Mais peut-être n’êtes-vous pas du tout comme ça ?! Peut-être êtes-vous des enfants mous ?! Avec la tête qui tombe par terre pendant la classe ?! Ce que j’aimerais, c’est avoir des enfants de toutes sortes. A l’école l’autre jour, j’ai rencontré une petite fille puma. Elle m’a dit : « Je suis à l’école comme en prison. Je voudrais d’un coup de griffes déchirer le toit de l’école et sortir. » Ça m’a drôlement impressionnée. C’est une petite fille qui dit beaucoup de gros mots. Je l’aime bien. La maîtresse dit d’elle qu’elle est très intelligente mais complètement inadaptée. Tu sais ce que ça veut dire, toi, inadaptée ?

Dans ce cahier, vous pouvez me poser toutes sortes de questions. Vous pouvez même me poser des questions sur des choses que j’ignore. On finit toujours par inventer une réponse. Même farfelue. J’ai rencontré un adulte : Vincent. Il m’a dit : « Les histoires sont des mensonges. Elles sont faites pour capter l’attention des enfants, et après, on leur fait faire ce qu’on veut. » J’ai réfléchi à ce que m’a dit Vincent. Et j’ai pensé à ça : par exemple, tu vois une publicité pour les glaces dans la ville, et ça te fait très envie. Et du coup, tu dis à tes parents achète-moi cette glace. Ou bien achète-moi des élastiques pour faire des bracelets. Tout le monde en a. Parfois, je dis à Nestor : « Est-ce parce que tout le monde en a qu’il faut que tu en aies ? » J’ai pensé là, je vais le sécher ! Mais pas du tout ! Il a repris sa litanie : « Et Valentine, elle a une DS. Et Tom, il a une DS. Et tout le monde a une DS. » « Et ça tu vois » dit toujours Vincent « c’est une manipulation des publicitaires pour acheter des glaces et faire toujours plus d’argent. Et rester sur le canapé à devenir obèse. Il y a des enfants, ils deviennent obèses. Passifs devant la télé en mangeant leur glace. Ils deviennent comme leur glace. Mous. Et collants. Et sucrés. Ils finissent par fondre quand vient l’été. Il ne reste rien de ces enfants là. Que des mauvais sucres et du gras. Et leur tombe est toute collante comme si on avait renversé dessus du coca. » Je crois que Vincent veut critiquer le capitalisme. Tu sais ce que c’est, le capitalisme ? Non. Bien sûr. Enfin, maintenant, il y a des enfants drôlement connectés politiquement. Il y a des surdoués partout. Peut-être y a-t-il un économiste génial parmi vous ? Mais je suis sûre que vous ne savez pas même ce que c’est, l’économie.

L’autre jour, Nestor a acheté pour la première fois un coulommiers au supermarché.

Nestor. Bonjour madame. Je vous achète ce coulommiers.

La caissière. Trois euros.

Nestor. Voilà madame.

J’étais fière de lui ! En attendant, j’ai lu un papier comme quoi l’obésité était en forte baisse chez les très jeunes enfants. Alors il ne faut pas trop s’inquiéter. Et puis, peut-être que tu vis des choses insensées dans ta tête lorsque tu joues à la DS. J’en sais rien, moi. N’empêche, j’ai toujours pensé qu’il fallait nourrir sa tête avec des choses variées (comme dans ton assiette). Dans l’école de Nestor, j’ai juste vu une petite fille grosse. J’aimerais bien l’interviewer. Savoir ce qu’elle vit dans son ventre et dans sa tête. Et comment sont les autres enfants avec elles. Et si c’est de la faute des affiches dans les villes et des histoires qu’on raconte dans les publicités, le rire des autres enfants sur elle.

J’ai aussi lu un article (en travaillant pour vous, je trouve plein de documents) : les japonais exaspérés par les enfants. Au Japon, il y a très peu d’enfants. Et parfois, les vieux ne supportent plus leurs cris. Alors maintenant, ils doivent jouer en silence. Ou alors on construit des grands murs autour des écoles. Parfois, on emballe même les enfants. Tu me crois ? On met des clôtures autour des vieux, des clôtures autour des enfants. Comme ça, c’est bien coupé, et personne n’entend rien de personne. Rien. Rien. Rien de rien. Tu me crois ?

Quand j’ai eu mes enfants, c’est comme si j’avais regrandi avec eux. C’est très beau et très fatigant. Par exemple avec ma fille en ce moment, je revis toutes les frustrations. Tu sais ce que c’est une frustration ? C’est quand on veut quelque chose et qu’on ne l’a pas. Ma fille, ça lui arrive sans arrêt. Quelle frustrée !! Elle crie. Elle pleure. Parfois, même, elle essaie de me taper. Je me fâche parce qu’on n’a pas le droit de taper sa mère. Mais des fois, elle me rate pas. On se regarde toutes les deux. Et on a l’air très triste. C’est ça aussi, l’enfance. Enfin, la toute petite. Vous, vous ne battez plus vos parents, n’est-ce pas ? L’âge de raison ! C’est l’âge des petits curieux ! Vous ne connaissez plus ni les coups, ni les autres qui vous poussent et vous tapent et vous font saigner le cœur, n’est-ce pas ? J’ai apporté le conte du Vilain petit canard. Ça parle d’exclusion tout ça. Quand j’étais enfant, j’aimais toujours les histoires terribles avec des enfants exclus. Les enfants bigleux. Les petites filles chinoises à qui on coupait les pieds. Je jetais mes poupées les unes contre les autres pour jouer à la guerre. Je leur faisais des cicatrices bien profond. Mais toi, tu préfères peut-être les jeux bien délicats ? C’est toujours comme ça avec moi. On finit par parler des choses violentes. J’ai bien réfléchi à ça. Lorsque j’en parle, ça m’évite de les vivre. Ou bien ça m’aide à les vivre. C’est ça, mon secret.

Mais je parle, je parle, et je n’ai pas même commencé à préparer le cahier de questions !

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