Les origines

1. Pressions familiales.

Le projet est né d’échanges avec mon fils – Nestor, 7 ans, l’âge de raison. Me voyant souvent partie, parfois loin, en tournée, parfois enfermée dans le bureau, la tête dans mon ordi, Nestor me dit : « Quand donc m’écriras-tu un spectacle ? » « Tu crois que je n’ai que ça à faire ?! » J’ai dit. « Va ranger ta chambre ! » (Je suis une maman redoutable). Lorsque Nestor eut bien rangé sa chambre (et fourré toutes ses cartes Pokémon sous son lit), je lui ai dit : « Eh bien, mon fils, sur quoi voudrais-tu que j’écrive ? » « Harry Potter, ou Le Seigneur des anneaux, ou Star Wars. » M’a-t-il aussitôt répondu. Le problème, c’est que ça ne m’intéresse pas tellement. « Ça ne m’intéresse pas tellement, Nestor. » J’ai dit. « Quoi ? ça ne t’intéresse pas, la magie ?!!! » « Tu me parles sur un autre ton là ! » « Oh mais j’ai rien dit là pff. Tu comprends rien ! » Nestor est parti pleurer dans sa chambre. « Tu me dis pardon, Nestor ? » « Pardon ! » « Tu sais, Nestor, j’ai peur que tu sois déçu par mes histoires. Je veux dire, moi, ce que j’aime, c’est inventer de nouvelles histoires. Et ces histoires là, Harry Potter, Star Wars, elles sont déjà écrites. Il nous faudrait inventer une histoire qui serait un peu comme une histoire jamais inventée. » « Oui, mais avec de l’action. » Le problème, c’est que je n’aime pas tellement l’action. « Il y a sans doute des enfants qui n’aiment pas tellement l’action. » Je dis. « Et qu’est-ce qu’ils aiment, alors ?! » « Eh bien, je ne sais pas, moi. L’amour, par exemple. Ça ne t’intéresse pas, toi, l’amour ? » « Bof. (Temps). Ben quoi ?! Chacun son truc ! Et pourquoi est-ce que tu ne pourrais pas écrire un spectacle juste pour moi ? » « Eh bien, parce que nous allons devenir très pauvres si je n’écris que pour toi, mon chéri. » « Ah. » Le lendemain, mon fils me dit : « Qu’est-ce qui t’intéresse, toi ? » « Eh bien, moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans la tête des autres. Par exemple quand on a une pensée d’amour, ou une vilaine pensée, ça m’a toujours intéressé, ça. » « Tu veux parler de la question du bien et du mal ? » « Par exemple. » « Eh bien, c’est justement la question du Seigneur des Anneaux. Tu vois ! Tu comprends rien. » On n’a plus parlé du spectacle. On a jeté des pelures de mandarine dans le feu. On a fait les leçons de conjugaison. A table, je dis à mon mari : « Qu’est-ce que t’aimais, toi, lorsque tu étais petit ? » « Le Seigneur des anneaux. » « Tu vois, même papa, il aime. » Le problème, c’est que je me suis toujours endormie devant Le Seigneur des anneaux. « La belle au bois dormant, ça ne t’intéresse pas, mon chéri ? » « Non mais ça m’intéresse plus trop, le spectacle. Et puis, t’es vachement là, en ce moment. On pourrait pas plutôt faire du patin à glaces ? » « Tu ne peux pas me faire ça ! » J’ai dit. « Ecoute, j’ai une idée. On va le faire avec d’autres enfants. Avec 120 enfants (6 classes de 20 enfants). Avec marraine et tata Marion, nous irons dans les classes, et nous essaierons de savoir ce qu’il se passe dans la tête d’autres enfants. » « Tu nous feras une leçon ?! » « Ça sera pas vraiment une leçon. Ça sera plutôt une classe d’imaginaire. On parlera de tout ce dont on a envie de parler. » « Par exemple la question de l’abolition de la peine de mort ? Parce que je ne comprends pas pourquoi on ne tue pas quelqu’un qui tue les bébés et même ceux en train de naître ! Et pourquoi est-ce que tu ne donnes jamais au pauvre, maman ? Tu vois bien qu’il a faim ! Imagine un peu ! Tu serais à sa place ! Et toi tu passes tu ne lui donnes rien ! » Me dit Nestor la bouche pleine de hot dog en rentrant de la patinoire. « Eh bien oui, nous parlerons des choses du monde. Des choses extérieures, et des choses intérieures. Les choses extérieures qui nous rentrent dedans. » « Je comprends rien. Moi, il ne m’intéresse plus trop, ton projet. » Me dit Nestor. « Eh bien, nous, il nous intéresse. » Je dis.

 

2. Enfances, une expérience menée dans les écoles de Saint-Just-en-Chevalet, La Tuilière, Crémeaux, Champoly et Moulins-Chérier.

Parmi les autres sources d’inspirations qui ont nourri le projet de création de La Classe Vive, il serait juste de parler de l’expérience vécue avec The Party, compagnie elle aussi associée à la Comédie de Saint-Etienne et dirigée par Matthieu Cruciani. En mars 2012, je me suis rendue, en compagnie de Matthieu, et de trois acteurs de la Compagnie, en pays d’Urfé, à l’est de Vichy. Tous les matins, durant cinq jours, j’ai accompagné chaque acteur dans une école de campagne. J’ai rencontré là « les classes uniques » d’enfants âgés de 7 à 11 ans. Les acteurs donnaient un atelier de jeu (improvisations, exercices d’écoute…), je prenais des notes dans un cahier. Dans mon souvenir, nous demandions aux enfants de nous parler de leur village, leur maison, leur chambre. Nous leur demandions aussi de nous parler de leur vie future. Ils nous ont beaucoup parlé des animaux, de la DS, du tuning. Ils nous ont parlé de leurs chaussons de laine lorsqu’il fait très froid le matin. Ils nous ont parlé des bruits du beau-père, dans la pièce à côté. Certains n’ont pas parlé. J’ai souvenir d’une petite fille qui aimait l’école parce qu’à la maison elle s’ennuyait tant. Souvenir des sept Clara dans la même classe. On leur demandait, parfois, ce qu’ils voyaient depuis la fenêtre de leur chambre. Certains voyaient jusqu’au stade Geoffroy Guichard, à Saint-Etienne. Ces rencontres ont donné naissance à un court texte, Enfances, mis en scène par les acteurs de The Party, et joué ensuite par les 114 enfants. Je garde de cette aventure le goût d’aller recueillir, traquer, toujours, à la fois de l’in-ouï –quelque chose jamais entendu avant, des paroles singulières, remarquables, paroles que je n’avais pas entendues, pas voulu entendre, pas pris le temps d’entendre, et puis aussi du commun, ce qui nous relie, ce qui fait que lorsque j’entends ces enfants, je redeviens enfant à mon tour, l’enfant que j’aurais voulu être (l’enfant des villes rêve parfois de sentir le souffle chaud d’une vache), l’enfant qui en moi s’est éteinte, prise par le tourbillon des affaires – des affaires de grande personne. Cette aventure, comme toute aventure d’écriture véritable, m’a permis de me réapproprier le temps, d’allonger, multiplier mes enfances. J’espère qu’elle aura donné aussi aux enfants le goût de s’élargir, devenir plus épais, s’agrandir grâce aux autres, parce que c’est une source de joie (les autres sont très nombreux). Parce que cela aide à grandir.

 

3. Marguerite Duras et la parole des autres.

Enfin, dernière source d’inspiration, les interviews menées par Duras avec des enfants sur « les choses du monde », entretiens conservés par l’INA. Duras questionne les enfants sur le futur, la télévision, les hommes, l’amour. J’ai entendu ces entretiens pour la première fois en 2007 dans ma cuisine. Je me suis alors suspendue dans je ne sais quelle action quotidienne : Duras avait demandé aux enfants s’ils préféraient les hommes ou les animaux. J’ai souvenir d’une phrase immense, presque un chant, constituée des réponses des enfants : « Les hommes. Les animaux. Les hommes. Les hommes. Les hommes. Les animaux. Les animaux. Les hommes. Les hommes. Les animaux. Les animaux. Les animaux. Les hommes. » Ad lib.

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